Les Alsaciens ont dit non à la fusion des deux départements et de la région en une seule collectivité. Un résultat assez surprenant. C’est surtout le département du Haut-Rhin qui a fait basculer le vote, en  rejetant le projet  à plus de 56 %. Richard Kleinschmager, politologue, enseignant à l’Institut d’études politiques de Strasbourg, décrypte pour Libération les résultats de ce scrutin.

Que retenez-vous du résultat de cette consultation populaire ?

Il y a plusieurs points à noter dans ce vote. D’abord le non dans le Haut-Rhin, bien sûr. Mais même si le oui l’a emporté dans le Bas-Rhin, du fait de la participation il ne fédère que 22,5 % des inscrits, ce qui était insuffisant pour valider le vote.

Comment peut-on expliquer le non du Haut-Rhin ?

Cette défiance du Haut-Rhin n’est pas nouvelle. Les précédents présidents du conseil général, Jean-Jacques Weber et Constant Goerg, avaient déjà fermé la porte à la fusion des deux départements en 1994 et 2002. Cette fois-ci, les élus du conseil général se sont prononcés pour le oui, mais avec beaucoup de restrictions. Il y’a une identité départementale qui s’est sédimentée en 200 ans d’histoire, et les Haut-Rhinois ont peut-être eu peur de perdre leur place. Un sentiment qui a pu être alimenté par plusieurs sorties sybillines d’élus Haut-Rhinois. Notamment Gilbert Meyer, le maire (UMP) de Colmar, qui a appelé à voter contre, et Charles Buttner, le président (UMP également) du département, qui a appelé à voter oui mais sur le tard et avec réserve.

Cependant, beaucoup de concessions avaient été faites à Colmar…

C’est vrai. Philippe Richert (le président de la région, ndlr) avait en particulier proposé que l’exécutif de la collectivité unique soit installé à Colmar (où siègent déjà le conseil général et la préfecture du Haut-Rhin, ndlr). Mais ça n’a pas suffi. Je ne sais pas jusqu’à quel point le tract que Gilbert Meyer a diffusé, indiquant que la ville pourrait perdre la préfecture, a joué. C’est d’autant plus étonnant que les Mulhousiens (Mulhouse est la plus grande ville du Haut-Rhin et la seconde ville d’Alsace, ndlr) ont plutôt voté pour.

N’est-ce pas Mulhouse pourtant qui avait le plus à perdre  ?

Il y a là une situation paradoxale. Il n’y a pas vraiment d’éléments d’explication. Il est vrai que Jean Rottner, le maire (UMP) de Mulhouse a lui appelé très clairement à voter oui, mais je ne pense pas que cela ait été un point déterminant.

Et comment expliquer que l’abstention ait été aussi forte ?

Il y a sûrement eu un problème de communication. Cette campagne, en mettant essentiellement en avant l’angle technico-administratif du projet, n’a pas incité les alsaciens à se rendre aux urnes. On a très peu parlé des aspects politiques du projet.

Cet échec est-il celui de Philippe Richert ?

Philippe Richert s’est énormément impliqué dans ce projet. Au second tour des élections régionales, il avait été élu assez largement, mais après avoir été beaucoup malmené au premier. Il comptait sans doute sur ce projet pour souder la majorité alsacienne, et il a échoué. Cela dit, c’est un coup dur pour le Parti socialiste aussi : il avait appelé à voter oui dans le Haut-Rhin, où le non l’a emporté et s’était prononcé contre ou pour l’abstention dans le Bas-Rhin, là où le oui l’a emporté…
Et c’est aussi un échec pour le gouvernement qui comptait sur ce vote pour montrer  sa capacité à mener une réforme territoriale.

Le résultat du référendum alsacien risque-t-il de refroidir les autres régions qui voulaient s’engager dans ce type de processus ?

Oui, cela peut les inquiéter. Cela montre a quel point il est difficile de faire une réforme territoriale en France. En tout cas sans passer par l’Etat, comme cela a été le cas lors des lois Deferre. Du coup, cela incitera peut-être le gouvernement à donner plus de vigueur à l’acte III de la décentralisation.
La France est peut-être le pays de la révolution, mais c’est un pays très conservateur au niveau de ses territoires avec des formes très anciennes d’administration territoriales.  Les départements ont 200 ans, et nos 36 000 communes sont calquées sur les paroisses de l’Ancien Régime. Ce conservatisme est assez hallucinant si on le compare aux autres pays…

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Pourquoi les Alsaciens ont dit non à la fusion