La promotion Abbé Pierre a eu le plaisir d’échanger avec Sébastien MAIRE sur la question de la résilience des territoires. Nous vous livrons ci-dessous le contenu de cet échange passionnant.

Sébastien MAIRE  a eu différentes expériences dans les Collectivités Territoriales, politiques, techniques et administratives, dans différents territoires (dont la Seine-St-Denis) : Maire adjoint et conseiller communautaire à la Ville et à la CA de Besançon, Directeur du développement économique et de l’emploi à la Ville de Pantin, Directeur de Cabinet de Dominique Voynet quand elle était Maire de Montreuil.

Le terme de résilience pose d’abord la question des définitions

Si l’on connait la résilience dans d’autres domaines, on parle ici de résilience territoriale / urbaine.  C’est envisager la capacité du territoire à continuer de fonctionner, indépendamment des chocs majeurs qu’il peut rencontrer (naturels, terroristes, sanitaires, etc.) et des stress chroniques (très important sinon nous n’avons que la moitié du sujet).

Plusieurs caractéristiques : 

  • Il s’agit de la somme des résiliences cumulées d’un territoire : pas seulement celle d’une institution, mais bien tous les composants d’un territoire (fleuves, habitants, infrastructures, flux, etc.). 
  • Implique une vision holistique du territoire : dans cette définition, le territoire est vu comme un métabolisme : il faut donc voir le territoire de façon plus globale (et pas seulement comme un ensemble de chaines hiérarchiques en silo). Ce qui rejoint donc les questions de gouvernance.
  • Implique une réduction des chocs et stress chroniques qui freinent cette capacité. Un territoire peut être affecté par différents chocs (catastrophes naturelles, pénuries d’eau, etc.) ou stress chroniques (inégalités sociales, logements peu abordables, etc.). 
  • Se différencie de la gestion de crise, car ce n’est pas s’adapter au fur et à mesure à un risque spécifique, mais bien redisigner les politiques territoriales pour les rendre compatibles avec tous ces risques potentiels (le cas échéant en profitant d’un momentum provoqué par un choc). C’est une logique de transformation, alors que la gestion de crise, c’est revenir à la situation antérieure. 
  • Cela concerne notamment le risque de changement climatique (mais pas que). 

Des exemples concrets de ce qu’est la résilience territoriale et de sa nécessité

  • Elle permet de mieux résister aux chocs, par exemple via plus de lien social.
    EX :  certains villages côtiers au Japon ont mieux résisté que d’autres au tsunami de 2011, à caractéristiques égales. Une étude démontre une corrélation entre le niveau de lien social et nombre de morts. Plus le lien est fort, moins le nombre de mort a été élevé. Car les morts en question sont souvent isolés, âgés, mobilité réduite, etc.;
  • A Paris, la résilience territoriale via plus de lien social permet de désengorger les services d’urgence : ¼ des actions de la brigade des sapeurs-pompiers sont aujourd’hui des interventions qui pallient le manque de lien social (pour des personnes isolées qui n’ont personne à qui demander des services du quotidien par exemple);
  • In fine, la résilience territoriale permet donc aussi de limiter les coûts pour la puissance publique.

La résilience territoriale implique de dépasser le développement durable

  • L’objectif aujourd’hui affiché en matière de développement durable est souvent le verdissement de la production énergétique, à niveau de consommation actuel (cf shift project). 
  • Or, ces objectifs ne permettent pas de s’orienter vers une économie 0 carbone. Une vie Zero carbone en 2050 représente pour chaque habitant 2t de carbone de crédit en comptant les compensation, ce qui est absolument incompatible avec notre mode de vie et de consommation, même « verdi ». 
  • Le développement durable tel que compris aujourd’hui est donc à remettre en cause, car il ne peut pas y avoir de développement infini, même durable, car tout développement utilise des ressources qui elles sont limitées. Il faut s’orienter davantage vers la low-tech, la sobriété énergétique, plutôt que la croissance verdie. La smart city et la digitalisation ne sont pas des solutions suffisantes : le numérique consomme beaucoup, donc la dématérialisation n’est pas une solution en soi.

Plus largement il faut donc changer de paradigme :

  • L’économie ne devrait pas être un but mais un moyen
  • Les objectifs de croissance sont incompatibles avec des objectifs de durabilité et ne devraient pas être placés au même niveau
  • La croissance verte n’est pas une solution (il existe une corrélation directe entre croissance et émissions de GeS)
  • Le développement infini dans un monde aux ressources finies n’est pas possible (cf jour du dépassement)

Construire un territoire résilient implique plusieurs éléments

  • Il faut penser les effets cascades et les différents systèmes en interaction.
  • L’échelle doit être territoriale, pas municipale, car la ville seule ne permet pas de s’atteler à des risques systémiques et de mobiliser tous les acteurs.

Un exemple de projet territorial résilient : Rénovation d’une place à Rotterdam (type rénovation ANRU). Coconstruite avec les citoyens, elle a permis de répondre à plusieurs objectifs de politiques publiques à la fois : 

  • Lien social : a permis de refédérer les habitants (contre la mairie)
  • Politique sportive : terrain multi sport 
  • Permet de réduire un stress climatique important à Rotterdam : les pluies violentes, avec débordement des eaux, en devenant un bassin de rétention des eaux fluviales (projet low tech, systémique)

On peut en tirer plusieurs conclusions : 

  • Avec les fonds des CT, on peut servir plusieurs PP en même temps (ce qui est aujourd’hui peu fait). Il faut donc toujours se poser la question : un projet peut il servir à plus qu’un usage ? 
  • L’ensemble des risques doit irriguer les projets 
  • Il y a une différence avec le développement durable : on design autrement, mais en faisant avec le budget qu’on a effectivement (plutôt qu’en affectant un projet à part avec des financements à part au développement durable)
  • Les financements transition écologiques sont donc ceux des politiques publiques classiques, pas des fonds différenciés

La stratégie de résilience de Paris

La stratégie est disponible en ligne. 

Trois leviers identifiés contre les risques et stress chroniques : 

  • L’inclusion des habitants (levier soft). Mais ce n’est pas dans la culture française (car très peu de culture du risque expliqué aux habitants)
  • La ville construite et aménagée pour répondre aux défis (levier hard) : infrastructures, habitats en particulier (pour résister aux canicules, etc). 
  • La gouvernance : partager le diagnostic de la situation entre toutes les parties prenantes. Une CT ne peut pas grand-chose toute seule. (Ex : la ville de paris elle-même ne peut agir que sur 20% des émissions de GeS, et ce même en mobilisant tous ses leviers.)

Par ailleurs, il est nécessaire de faire preuve d’humilité, le public qui ne peut pas tout; et il est aussi nécessaire de passer d’une logique de compétition entre territoires à une logique de coopération 

Exemples d’actions concrètes : 

  • Formations gratuites pour les habitants sur ces enjeux 
  • Puis, ils peuvent devenir volontaires de Paris (les habitants font eux-mêmes : par exemple verdissements de leurs toits, etc.). 
  • Informer les citoyens sur les risques : par exemple rendre le DICRIM accessible. A San Francisco, la municipalité rend la formation au risque accessible : la ville a formé 80% de ses habitants à rester 72h chez eux pour désengorger les services d’urgence. Communication axée sur la convivialité entre voisins qui peut en découler 
  • Garde-manger frigo solidaire. Est une action systémique : réutilisation des denrées, limitation du gaspillage et des transports de déchets, etc. 
  • Urbanisme tactique (en concertation avec les habitants)  
  • Cours Oasis : à Paris, transformation des cours d’école et de collège en ilots de fraicheurs. Il s’est agit de changer le design des rénovations existantes des cours d’école. Produit 100% en régie. Permet aussi de sensibiliser les élèves à ces enjeux via pédagogie ; en plus de les protéger des canicules à 50°. A terme, pourrait servir un objectif supplémentaire : les ouvrir pour le lien social en dehors des heures de cours. Prochaine étape : revoir le bâtiment école en entier.  https://www.paris.fr/pages/les-cours-oasis-7389
  • Rue résiliente à Paris : rue Blanchard (20e arrondissement). 

En revanche, certaines actions comme le green budgeting (identifier dans un budget public ce qui correspond ou pas aux objectifs de développement durable) sont à remettre en cause, pour deux raisons : 

  • Elles vont à l’encontre de la vision systémique en différenciant la transition éco et le reste des PP. 
  • Elles priorisent dans leur comptabilisation le verdissement et l’atténuation (court terme) et non la sobriété et l’adaptation (long terme). (ex des pistes cyclables construites en asphalte).

Méthodologie de la résilience territoriale

Il s’agit d’une méthode de développement local finalement assez classique, à la différence que l’on part des vulnérabilités. Il faut les étudier (existantes et potentielles) et les diagnostiquer. Puis, on fait répondre les PP à ces différents risques. Donc démarche intégratrice. 

Ex : à Paris, plus de 36 plans différents (smart city, énergie, handicap, etc.) ont été élaborés. La prochaine étape serait de les intégrer dans une seule stratégie de résilience et de transformation en début de mandat (cadre ou plafond de l’ensemble des PP et projets). 

Cette démarche doit avoir plusieurs caractéristiques : 

  • Etre menée par la frugalité et la sobriété. Finalement très compatibles avec les objectifs financiers : tout ce qu’on peut ne pas faire, on ne le fait pas. Cf le support ppt : grille d’analyse qui peut aider à la définition et à la sélection des projets d’une collectivité. 
  • Doit être transverse, de façon à élaborer un vrai projet d’administration. 
  • Peut aider à redonner du sens à l’action administrative, via la fibre citoyenne de chacun (ex : « poser du béton » vs. « adapter Paris au changement climatique »). 
  • Doit être portée au niveau du ou de la DGS. Ne peut pas être une direction parmi d’autres avec un budget propre, il faut que cela se passe dans les directions et les PP mainstream. 
  • Ne doit pas déconnecter court terme et long terme.

Le covid peut aider les territoires à aller vers ces logiques, notamment via l’idée de la crise « systémique ». 

Les besoins essentiels doivent être adressés via certaines politiques publiques en particulier : le logement, la santé, l’alimentation, la sécurité, l’éducation et une révolution culturelle. 

Mais cette démarche doit emmener vers une vision non anxiogène. Au contraire : on a pris conscience de la situation, mais on se donne les moyens d’y répondre.

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Rencontre avec Sébastien MAIRE – délégué général à la transition écologique et à la résilience de la Ville de Paris